Il y a des courses qu’on fait pour performer. Et puis il y a celles qu’on fait pour se retrouver.
La SaintéLyon, pour moi, c’est clairement la deuxième catégorie.
71e édition, 80 km annoncés, un peu moins de 2000 m de D+ sur le papier, et une météo fidèle à la légende : pas vraiment de neige cette année, mais une humidité constante, de la pluie par moments, et cette boue qui colle aux pieds comme si elle voulait te garder dans les Monts du Lyonnais.
Je me suis aligné avec une envie simple : effacer les derniers abandons et finir, pour la troisième fois, ce trail mythique entre Saint-Étienne et Lyon. Les barrières horaires sont là, nettes, comme un métronome froid dans un coin de la tête : Saint-Christo (km 19), Sainte-Catherine (km 34), Saint-Genou / Le Camp (km 45), Soucieu (km 58), Chaponost (km 65)… puis Lyon.
Mais cette fois, je voulais que ce soit différent. Je voulais que ce soit moi, entier, jusqu’à la Halle Tony Garnier.
Samedi soir : l’attente qui avale l’énergie
J’arrive à Saint-Étienne samedi vers 22h. Je débarque à la salle des expos… et elle est déjà pleine. Un vrai bourdonnement humain. Ça parle fort, ça marche vite, ça se chauffe, ça doute.
Je ressens tout de suite ce mélange typique SaintéLyon : excitation + appréhension. On sait qu’on va vivre quelque chose de long, de froid, et qu’on ne contrôle pas tout.
Je tente de me rapprocher des portes de départ. L’attente est longue, lente, presque hypnotique. On piétine, on grappille des mètres.
Le temps passe jusqu’aux premiers départs à 23h30. Moi, je finis par me faufiler jusqu’au 3e SAS, celui de minuit.
Objectif clair dans ma tête : finir, coûte que coûte. Pas de débat. Pas de “on verra”. Juste finir.
Les premiers kilomètres : trouver le bon rythme
Départ assez tranquille. Je sens que je suis bien. Je veux garder un bon rythme sans me cramer, parce que je connais la suite : les premiers faux plats, puis l’entrée dans le noir, et surtout les portions où la boue te vole ton économie de course.
Je cours propre, je mange tôt, je bois régulièrement. Mon cerveau est en mode “gestion”.
Mais à l’intérieur, je surveille un truc : l’ombre de l’année dernière. Cette sensation d’avoir perdu la course avant même de l’avoir vraiment commencée. Je ne veux pas revivre ça.
Saint-Christo (km 19) : premier check mental
J’arrive à Saint-Christo en forme.
Premier regard vers les horaires barrières. Et là : aucun souci, je suis en avance.
Ça devrait me rassurer… mais je croise déjà pas mal de coureurs qui abandonnent. Certains ont froid, d’autres sont déjà allumés mentalement, d’autres ont juste compris que ça n’irait pas.
Ça me rappelle l’an passé, et ça me met une claque :
on est tôt dans la nuit et pourtant tout peut déjà basculer.
Je repars vers le deuxième ravito avec une idée simple : continuer à avancer, rester dans ma bulle, ne pas écouter les signaux parasites.
Vers Sainte-Catherine (km 34) : la course commence vraiment
Direction Sainte-Catherine.
Et là, les choses se compliquent.
Les chemins deviennent très boueux. Pas la boue “sympa”. La boue qui te fait lutter à chaque appui. Tu lèves le pied et il pèse deux kilos. Tu glisses sans prévenir. Ton corps se contracte sans arrêt pour ne pas tomber.
Je commence à avoir un peu froid.
Et le ventre se met à tirer. Une gêne sourde, puis ces petites vagues d’inconfort qui te font te demander : “ok, et si ça empire ?”
Je reste focus sur le ravito. Dans ma tête, j’ai ce joker mental :
“De toute façon je suis à côté de la maison. Si j’ai un problème je rentre.”
C’est bizarre, mais ça aide. Pas parce que je veux rentrer.
Juste parce que ça enlève un peu de pression.
Sainte-Catherine : la soupe et le doute
J’arrive au ravito.
Je prends une soupe, je mange un peu. Je respire.
Et là je réalise que j’ai pris du retard par rapport à mon plan.
Instantanément, l’objectif de continuer se fragilise. Je me projette sur les barrières, je calcule, je recalculs. Je vois le km 45 à Saint-Genou comme un mur.
Je me dis :
“je n’y arriverai jamais à temps.”
C’est fou comme la fatigue + le froid + la nuit transforment un chiffre en sentence.
Je repars avec la tête basse, beaucoup plus que les jambes.
L’appel qui renverse la soirée
Je suis un peu désespéré.
J’appelle ma femme. Je lui dis, presque certain :
“Je vais me faire sortir aux barrières. Je suis trop juste.”
Et elle me répond :
“Mais tu es fou !!! Tu es en avance sur le plan !!!”
Je ne comprends plus rien.
Je m’arrête mentalement une seconde, je vérifie mes notes.
Et là, je prends conscience de mon erreur : j’avais mal noté l’horaire de Saint-Genou.
Je te jure, ce moment-là, c’est comme si quelqu’un rallumait la lumière dans une pièce où tu t’étais résigné à rester dans le noir.
Ce simple appel me redonne du peps.
Je recommence à courir vers quelque chose, pas contre quelque chose.
Saint-Genou (km 45) : “ravito par ravito”
J’accélère et j’arrive à Saint-Genou dans les temps.
C’est un vrai tournant.
À partir de là, dans ma tête, c’est devenu :
ravito par ravito.
Je ne pense plus.
Je ne fais plus de plans sur la comète.
J’avance.
Ma zone, mon souffle, et Alexis
Les chemins jusqu’à Soucieu, je les connais.
C’est ma zone. Et bizarrement, ça te donne une confiance énorme. Même crevé. Même trempé. Même avec les pieds qui commencent à râler.
Et là je croise Alexis C., un coureur qu’on se suit sur Facebook.
Il est là tranquille comme si c’était sa sortie longue du dimanche (ce qui était le cas).
Il s’arrête, on papote deux minutes et il me lance :
“Bingo, je t’aide jusqu’au ravito, tu vas y arriver.”
Mais il ne m’a pas “aidé” en marchant à côté.
Il m’a porté mentalement.
Motivation non-stop.
Rappels simples.
Zéro négociation avec la fatigue.
Résultat : je double pas mal de monde, et j’arrive au ravito de Soucieu gonflé d’espoir.
Soucieu (km 58) → Chaponost (km 65) : avancer malgré tout
Je me pose 5 minutes.
Je mange.
Je recharge les batteries.
Je repars vers le dernier ravito au km 65.
La pluie ne m’arrête pas.
Les pieds font mal, mais je suis encore dans un rythme correct.
Je garde environ 1h d’avance sur les barrières.
Chaponost est là.
Il ne reste “que” 14 km. Vallonnés, certes, mais 14 km.
Sur le papier, c’est jouable.
Le dernier tronçon : le vide et le mode warrior
Je repars de Chaponost… et là, très vite : plus de jus.
Comme si le passage au ravito avait appuyé sur l’interrupteur “off”.
Le corps se relâche. Le mental aussi.
Je suis à la limite de ce point étrange où tu n’as plus rien à donner, mais où tu n’as pas non plus le droit d’arrêter.
Alors je bascule en mode warrior.
J’oublie :
- les douleurs,
- le manque de sommeil,
- la fatigue,
- la pluie,
- le froid.
Je n’ai plus d’émotion autre que “aller tout droit”.
Les derniers kilomètres sont vraiment stressants.
Je sens mon avance fondre.
Et la peur de ne pas finir à temps revient en boucle.
Pas une peur paniquée. Une peur froide. Rationalisée.
Celle qui te fait compter les minutes entre deux lampadaires.
Et puis il y a ce dernier sursaut.
Ce petit reste de feu que tu vas chercher là où tu ne savais même pas qu’il restait quelque chose.
Je vois Lyon.
Je franchis la porte.

Fin : la malédiction est rompue
Cette phrase tourne encore dans ma tête, même en l’écrivant :
La malédiction de la SaintéLyon est enfin rompue.
Je suis FINISHER de ma 3e SaintéLyon.
Je ne retiens pas un chrono.
Je retiens une nuit entière à lutter contre ce que la course te renvoie :
la fatigue, les doutes, les erreurs de cerveau, les souvenirs d’échec, la météo, la boue…
Et je retiens surtout ça :
à chaque fois que j’ai failli lâcher, il y a eu un petit fil pour me retenir.
Un ravito.
Un appel.
Un coureur croisé.
Un bout de chemin que je connais par cœur.
Et cette envie simple de ne pas revivre un abandon de plus.
Conclusion : et maintenant, la suite
Je ressors de cette SaintéLyon avec quelque chose de très positif :
je sais que je peux aller au bout, même dans un mauvais jour.
Je ne suis pas encore dans la forme que je veux, mais je suis sur le chemin.
Et en continuant mon travail de remise en forme avec régularité, renfo, sorties longues mieux calibrées, et un peu plus d’aisance dans la boue et le froid, je sais que les 100 km ne sont pas un rêve idiot.
Ils sont une suite logique.
Pas pour jouer au héros.
Mais pour continuer à explorer ce que j’ai envie de devenir, là dehors, la nuit, quand tout le monde dort… et que la seule vraie conversation, c’est celle que tu as avec toi-même.
À bientôt sur les sentiers.





