Il y a des courses qu’on prépare parfaitement.
Et puis il y a celles où tu arrives quelques minutes avant le départ, avec une préparation compliquée, un mélange d’optimisme, de stress, et cette petite voix intérieure qui te demande gentiment :
“Tu es vraiment sûr de ton idée, là ?”
Samedi 9 mai, j’étais au départ du 52 km du Trail des Coursières, à Saint-Martin-en-Haut.
Pas de douleur particulière au moment de m’élancer, ce qui est déjà une excellente nouvelle. Mais pas non plus la sensation d’avoir coché toutes les cases de la préparation idéale.
Disons que j’étais prêt… à ma manière.
C’est-à-dire avec l’envie d’aller au bout, un peu de doute dans le sac, et suffisamment de lucidité pour savoir que les Monts du Lyonnais n’allaient pas me faire de cadeau.
Un départ entre optimisme et prudence
Le départ est donné, et je pars avec une idée simple : avancer proprement, ne pas m’enflammer, rester dans ma course.

Sur le papier, c’est toujours facile.
Dans la vraie vie, après quelques kilomètres seulement, je comprends que la journée ne sera pas une balade digestive du dimanche. Les jambes ne répondent pas comme dans les rêves, le cardio fait sa petite vie, et les premières montées me rappellent que le trail, c’est quand même un sport où l’on paie très vite ses excès… et parfois aussi ses manques de préparation.
Je suis déjà dans le dur.
Mais pas dans le dur dramatique.
Plutôt dans ce dur-là :
“Bon, ça va être long, mais on ne panique pas.”
Alors j’adapte.
Je marche dans les montées.
Je trottine dans les descentes.
Je profite des rares parties roulantes comme si on venait de m’offrir un tapis rouge.
Bref, je fais du trail.
Pas du trail Instagram avec foulée aérienne et sourire Ultra Bright.
Du vrai trail de gestion, avec les mains sur les cuisses, le souffle court, et le cerveau qui répète : “avance, avance, avance.”
Saint-Christo : le ravito qui arrive au bon moment
Le premier ravitaillement à Saint-Christo arrive exactement quand il faut.
Il y a des ravitos qui sont juste des tables avec du salé, du sucré et des bénévoles adorables.
Et puis il y a des ravitos qui ressemblent à une petite station-service pour mental en surchauffe.
Celui-là, clairement, m’a fait du bien.



Je prends le temps de me retaper un peu. Je mange, je bois, je respire. Je remets un peu d’ordre dans la machine.
Et surtout, je repars.
Parce que dans ces moments-là, le plus important n’est pas forcément d’aller vite.
C’est de ne pas laisser la chaise, le doute ou le saucisson prendre le dessus.
Enfin… surtout la chaise.
Le saucisson, lui, reste un allié respectable.
Direction Saint-Didier : le piège mental de la maison pas loin
La suite jusqu’à Saint-Didier, au km 33, se fait en mode gestion.
Je sais que ce ravito peut être un vrai tournant. Physiquement, bien sûr, mais surtout mentalement. Parce que j’habite juste en face.

Et ça, dans une course, c’est dangereux.
Quand tu passes à côté de chez toi après 33 km, ton cerveau devient soudain très créatif :
“Tu sais, une douche chaude, ce n’est pas un abandon. C’est une stratégie de récupération anticipée.”
“Le canapé aussi fait partie du parcours, non ?”
“Franchement, tu as déjà fait 33 km, c’est beau, on peut arrêter là et appeler ça une sortie longue.”
Heureusement, il y a eu bien plus fort que la tentation du confort : ma femme et ma fille.
Leur présence m’a remis un vrai coup de boost.
Pas besoin de grand discours. Parfois, un sourire, un regard, une présence, ça suffit à rallumer quelque chose.
Et là, il fallait rallumer. Parce que la suite annonçait du sérieux.
Direction Saint-André-la-Côte.
Autrement dit : la partie où les jambes commencent à négocier, les pieds à se plaindre, et le cerveau à chercher dans le règlement si “ramper dignement” est autorisé.
Saint-André-la-Côte : les pieds entrent officiellement dans le débat
Les longues portions de D+ commencent à faire leur œuvre.
Ça monte.
Longtemps.
Puis encore.
Et quand tu crois que ça va se calmer, ça remonte, juste pour vérifier si tu as encore de l’humour.
À ce moment-là, mes pieds décident de prendre la parole.
Pas une petite remarque discrète.
Non.
Plutôt une réunion de crise syndicale au niveau des appuis.
Il faut dire aussi que mon surpoids n’aide pas. Je le sais, je ne vais pas faire semblant. En montée, chaque kilo se rappelle à toi. En descente, chaque appui devient une petite discussion avec la gravité.
Mais ce que je retiens surtout, c’est que malgré ça, j’avance.
Pas vite.
Pas toujours élégamment.
Mais j’avance.
Et surtout, j’arrive au ravito avec plus de 3 heures d’avance sur les barrières horaires.
Trois heures.
Autant dire une fortune.
À ce moment-là, je ne suis pas frais comme un gardon, mais mentalement, ça change tout. La course est encore longue, les douleurs sont là, mais je sais que j’ai de la marge. Et dans un trail long, la marge, c’est parfois plus précieux qu’une paire de jambes neuves.
La dernière grosse difficulté : cap sur le Signal
Je repars en direction de l’arrivée.
Dans ma tête, le calcul est simple : il faut continuer.
Ravito après ravito.
Montée après montée.
Pas après pas.
Mais il reste une dernière grosse montée. Celle qui mène au Signal, point culminant du parcours.
Et quelle montée.
Plus de 2,5 km pour environ 500 m de D+.
Sur le papier, c’est une ligne.
Sur le terrain, c’est une punition verticale.
Là, tu ne cours plus vraiment. Tu avances. Tu poses un pied. Puis l’autre. Tu regardes parfois devant, mais pas trop, parce que voir encore autant de montée peut provoquer une légère envie de changer de sport.
Genre pétanque.
Ah non, mauvais exemple, même là il faut se baisser.
Je monte doucement, mais je reste focus.
Je sais que l’arrivée se rapproche.
Je sais que je suis en train de faire le travail.
Et puis, sur la fin de cette montée, il y a eu ce moment qui résume à lui seul pourquoi on aime autant ce sport.
Je croise des camarades de mon club, Talurun.
Un groupe de quatre filles, avec le sourire, des encouragements, de l’énergie.
Et là, ça fait du bien.
Vraiment.
Parce qu’à ce stade, tu n’as pas besoin qu’on te dise que tu es beau en courant. Déjà parce que c’est probablement faux.
Tu as besoin qu’on te rappelle que tu n’es pas seul, que tu es encore dans la course, et que tu vas y arriver.
C’est aussi pour ça qu’on court.
Pour ces moments de partage.
Pour ces encouragements qui tombent pile au bon moment.
Pour ces visages connus qui transforment une montée interminable en souvenir précieux.
Saint-Martin-en-Haut : travail accompli
Et puis enfin, Saint-Martin-en-Haut.
L’arrivée.
Ce moment où tu passes la ligne avec les jambes lourdes, les pieds en vrac, mais le cœur léger.
Je termine avec un meilleur temps que l’année dernière.
Et ça, franchement, c’est une vraie satisfaction.
Pas parce que le chrono raconte tout.
Il ne raconte jamais tout.
Il ne dit pas les doutes du départ.
Il ne dit pas la préparation compliquée.
Il ne dit pas les pieds douloureux, les montées interminables, les moments où tu avances plus à l’envie qu’à la forme.
Il ne dit pas non plus le boost de ta famille, les sourires du club, les bénévoles, les ravitos, les petites victoires invisibles.
Mais il dit quand même une chose :
travail accompli.
Ce que je retiens
Je retiens que même avec une préparation imparfaite, on peut avancer intelligemment.
Je retiens que marcher en montée, ce n’est pas tricher. C’est survivre avec stratégie.
Je retiens que les ravitos peuvent sauver une course, surtout quand le mental commence à faire n’importe quoi.
Je retiens que voir sa femme et sa fille au bon moment peut valoir toutes les boissons énergétiques du monde.
Je retiens aussi que mes pieds ont une capacité d’expression assez impressionnante, surtout après 40 km.
Mais surtout, je retiens que j’ai été au bout.
Avec mes forces du jour.
Avec mes limites du moment.
Avec mes kilos, mes doutes, mon humour parfois bancal, et cette envie de ne pas lâcher.
Le Trail des Coursières, c’est exigeant, beau, dur, généreux.
C’est le genre de course qui te secoue, mais qui te laisse quelque chose une fois la ligne franchie.
Une fatigue énorme, oui.
Mais aussi une fierté simple.
Celle d’avoir continué.
À bientôt sur les sentiers.





